Juliette George

Mon travail repose principalement sur une économie narrative. Parler d’économie est important puisque celle-ci a été préemptée par les économistes, ces experts dont la parole est d’or. Pourtant, le terme économie est plus vaste. Contraction des termes oikos (la maison, le domaine, la propriété, la famille etc.) et némein qui signifie distribuer, partager, l’économie est une administration des biens,un fait de possession mais aussi la façon dont on partage cette possession, un mode de relation. L’économie vit d’être narrée. Ce qui, en elle, fluctue, tient également d’un cours du récit.
Mon économie narrative repose souvent sur de micro-récits, drôles et réflexifs, qui s’attachent à des anecdotes de l’histoire. À partir de ces petites histoires, j’essaye de repenser ou de questionner la grande (celle de la mesure, de la banque, de la spéculation, du pouvoir par exemple). Si le langage au XIXème siècle était un étalon-or, la modernité a fait vaciller les certitudes, l’idée de vrai et l’art comme la littérature est devenue une fausse monnaie. Ainsi, chaque projet pose de façon réflexive et humoristique la question centrale et plus que jamais d’actualité : celle de la valeur de l’art.

Poèmes du capital (1), 2022

Réalisée in situ, la pièce repose sur trente-trois poèmes écrits par caviardage à partir des chapitres du Livre I du Capital de Karl Marx (1867). Jouant des contraintes patrimoniales du bâtiment, le système d’accrochage dessine une courbe de décroissance dont le rouge aurait viré à l’orange. Le glissement de l’écriture économique et politique à l’écriture poétique est d’abord un hommage à l’auteur, poète dans sa jeunesse, et dont le style très XIXème est encore palpable dans le Capital. Il induit aussi un double constat : celui de la pertinence et de l’actualité des thèses de Marx et son corollaire – celui de l’échec politique de l’idéologie communiste contre le système capitaliste,
le capital étant devenu la mesure absolue qui conditionne nos êtres, et auquel l’art n’échappe que difficilement.


Soixante-deux vœux français, 2022

Château de Servières, Festival Parallèle, Marseille, 2022
©JeanchristopheLett

Installation composée de 62 poèmes et d’un pupitre «Jupiter». Chaque poème est écrit par caviardage à partir des discours de vœux présidentiels depuis 1960, lorsque de Gaulle a ritualisé ce rendez-vous. La performativité et l’oralité qui constituent le cœur de l’efficacité de la parole politique sont effacées au profit de la matérialité seule de l’écriture poétique politique que chacun est libre de s’approprier. 61 poèmes sont affichés en linéaire au mur et le dernier (2022) est présenté sur un pupitre en sapin dont la forme est inspirée de celui dessiné pour Mitterrand et que Macron a été le premier président à réutiliser.


Banqueroute, 2022

jeune création, 2022

Sculpture d’un banc rompu en sapin qui revient sur l’étymologie du terme banqueroute. À l’origine, banqueroute vient de l’italien banca rotta qui signifie « banc cassé », en référence aux banquiers installés sur des comptoirs qui devaient rompre leur banc en public lorsqu’ils faisaient faillite. Ce geste symbolique leur interdisait donc d’exercer leur métier. Il introduit par ailleurs la question des dispositifs de lecture et pose ainsi celle de ma propre valeur : combien de textes les visiteurs sont-ils prêts à lire sans le confort d’un siège ?


Macron : l’amour, la mort et le réseau, 2021 (16 b éd.)

Recueil de commentaires sciemment ou involontairement humoristiques, critiques ou aveugles, réagissant aux posts Instagram d’Emmanuel Macron pendant le confinement. Recomposition dramaturgique de l’adresse au président par l’intermédiaire du paratexte d’un réseau. (16 b éditions). Vous pouvez trouver le livre en commande chez 16b, au Palais de Tokyo, à la FAB, à la librairie Sans titre (Paris) et chez Agent troublant (Marseille)


Banque, croyance, transaction, valeur, 2021

Panneau « vert BNP » 100×130 cms, neuf feuilles A4 olin 170g
Crédit photo Grégoire d’Ablon

L’art, comme l’argent, est une fiction. Nous passons avec l’art et l’argent le même contrat qui repose, entre autres, sur la croyance, la transaction et l’attribution d’une valeur. Le projet Banque joue, de manière réflexive, sur ces liens : ici non plus, la vérité n’existe pas. La seule qui compte est celle écrite et reçue comme telle.


Change, 2021

Boîte en bois et verre, plateau « vert BNP », feuille A4 oling 170g, livre, billets.
Crédit photo : Grégoire d’Ablon, collection particulière Volcie Moulin et François Curlet

Le 22 janvier 2021, j’ai perdu à l’euromillions. Cela n’a pas d’importance, je ne joue pas pour gagner. Le lendemain, j’ai acheté chez Emmaus ce livre de Jean Giraudoux parce qu’il portait mes initiales en couverture. Le hasard récompensa ce geste puisque j’y découvris une enveloppe de 8600 francs. Ne pouvant plus les échanger depuis 2008 et ne les revendre que pour de maigres sommes au prix d’efforts considérables, cet argent m’endettait en quelques sortes. Si l’idée de les distribuer telles des images m’a alors traversé l’esprit, celle de les rendre jamais. Le hasard seul me les avait confié, il me les reprendrait de toutes façons tôt ou tard. Puisqu’ils n’avaient d’éclat que dans la surprise des regards, je décidai de les montrer et d’en gager l’histoire.


Un mètre ne fait pas un mètre, l’erreur était humaine, 2020

Tasseau de 99,9 cms, plaques de verre, trois feuilles vintage – collection privée.
Crédit photo Grégoire d’Ablon, collection particulière Louis-Paul Desanges

Comment mesurer l’erreur dans l’établissement d’une mesure de référence ?
Si la question semble kafkaïenne, elle soulève néanmoins celle des fondements politiques, scientifiques, économiques de l’institution de toute mesure. Le projet prolonge cette idée en s’appuyant sur l’histoire de l’erreur initiale dans l’institution du mètre. Toute institution de mesure est un regard porté sur le monde et donc la possibilité qu’une erreur humaine puisse s’y glisser. Ici, la mesure artistique n’est pas établie par des chiffres mais par trois interprétations et variations littéraires de l’erreur du mètre.



Déspéculer, 2021

Feuille A4 olin 170g, un poème d’Alison Knowles, collection particulière

Invitée à participer à une exposition collective née d’un déménagement et, en soubassement, d’un investissement immobilier, j’ai repensé à cette histoire, médiatisée à l’époque, d’un canadien, Kyle MacDonald, qui avait échangé un trombone contre une maison, par une série de 14 trocs. Si la démarche n’avait rien à envier à l’art conceptuel, il m’apparut vite que c’était la médiatisation qui avait couronné de succès ce geste, qui avait fini par devenir commercial. Pour ne pas ajouter de spéculation inutile à l’art, j’ai pensé faire l’inverse en demandant aux curateurs de me donner un objet à laquelle la société attribue une valeur marchande. Par une série de 14 trocs avec les artistes participant à l’exposition, j’ai déspéculé cet objet. Chaque artiste recevait ainsi un objet de plus grande valeur marchande que celui qu’il laissait de sorte que seuls les curateurs se voyaient réellement dépossédés d’une valeur. L’œuvre finale, com- prenant l’objet de la déspéculation, leur fut donc offerte.


Le cours du faux, 2019

Répondant au principe d’assemblage et de montage, cette sculpture-vidéo ne l’est pas au sens d’une projection sur un volume mais par le processus de création. La pièce fonctionne dans l’économie globale du travail comme une matérialisation du circuit de l’argent, fermé, liquide et impossible.